La famille Wheeler (Deuxième partie)

Gray Rocks incarnait une destination qui devenait, pour ses clients, une tradition à répéter hiver comme été, année après année, seul, entre amis ou en famille.

La réputation de Gray Rocks repose en grande partie sur des employés dévoués, fiables et fiers. Plusieurs y travailleront toute leur vie active. Outre Réal Charette au ski, les clients de l’hôtel étaient accueillis chaleureusement à la réception par René Giroux. René connaissait bien ses clients et allait au-devant de leurs attentes, développant un sentiment de confiance au fil du temps.

Au golf, le directeur Eddy Eustace incarnait une figure stable et rassurante. L’académie de tennis, avec les pros Dennis Van Der Meer et plus tard, Butch Staples, était courue par tous les adeptes du sport pour sa réputation internationale.

Une histoire de pionniers

Parallèlement, les Wheeler ne cessaient d’innover et de démontrer un esprit entrepreneurial remarquable. Lorsque la compagnie Bell s’installa dans la région et refusa d’inclure le Gray Rocks Inn dans son plan de développement, George Wheeler acheta des poteaux et créa la Wheeler Telephone Company.

Tom, l’ainé, se concentra sur l’aviation et créa la Wheeler Airline qui deviendra la deuxième plus grosse compagnie d’aviation au Canada. Parallèlement, il développa, de l’autre côté du lac, le Lac Ouimet Club (Le Château), dont il assure la gestion aux côtés de sa sœur Frances Ellen.

Ce club très select se destine à servir une clientèle élitiste à la recherche de nouveaux territoires pour la chasse et la pêche. Ceux-ci sont accompagnés de guides dont faisait partie mon père, Charles Duncan.

Mon grand-père, qui était forgeron, dépendait du train du Nord tout comme George Wheeler. Un lien d’amitié se créa entre les deux patriarches. Si les parents avaient d’excellents rapports, les fils devinrent complices.

En 1930, Harry, le frère de Tom, fonda le Wheeler Kennel Club. Il s’agissait d’un club de chiens de traineau. Ces chiens, des huskys sibériens, voyageaient – croyez-le ou non – en train pour se rendre aux différentes compétitions un peu partout dans l’est du Canada et des États-Unis.

Mon père devint accompagnateur lors de ces voyages que l’on pourrait qualifier d’épiques. Durant l’existence du club, jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ils produiront 39 portées de ces chiens de compétition.

Lucille Wheeler : l’inspiration de toute une génération

La petite fille de George et Lucille, Lucille Wheeler, se concentra quant à elle sur la compétition de ski alpin. Elle fut la première Canadienne à remporter une médaille olympique. Elle décrocha le bronze en descente à Cortina d’Ampezzo en Italie, en 1956. En 1958, aux championnats mondiaux de Bad Gastein, en Autriche, elle remporta l’or en descente et en slalom géant et arriva deuxième au combiné.

Elle devint du coup l’inspiration de toute une génération de jeunes skieurs. À son retour de Bad Gastein, notre idole visita mon école au lac Mercier et je garde toujours précieusement le bout de papier où elle m’avait écrit « Keep up the good work ».

Le concept des semaines de ski

Au fil des ans, le Gray Rocks Inn, sous la gestion de Harry, continue de se diversifier. Le ski alpin gagne en popularité et on crée en 1951, le forfait « ski Week », ou semaines de ski, idéal pour ceux qui veulent s’initier à ce sport. On y enseigne les techniques du ski à prix abordable. C’était l’ancêtre de ce que l’on appelle aujourd’hui le tout inclus.

Cette stratégie marketing connut un immense succès et fut rapidement reprise par les grands centres de ski. Le mérite en revient à son porte-parole et directeur du Snow Eagle Ski School, Réal Charrette, qui, tous les automnes, sillonnait les salons de ski au Canada et aux États-Unis pour vanter les mérites de son école et la qualité des services du Gray Rock Inn.

La troisième génération

Tom connait des difficultés financières et le Lac Ouimet Club et la Wheeler Airline ferment leurs portes. Le fils de Harry, Frederick Haskel (Tom Jr), étudie en hôtellerie et reprend la gestion des opérations en compagnie de son frère Harry Roberts (Biff). À la fin des années 60, Harry commença une retraite graduelle et c’est ainsi que Tom Jr et Biff devinrent propriétaires de l’hôtel, du centre de ski et du golf.

Tom Wheeler Sr, Harry Roberts Sr, Harry Roberts (Biff) et Frederick Hasquel (Tom Jr)

Les deux frères travaillent constamment à l’amélioration de l’hôtel avec de nouvelles installations, comme la piscine.

En 1982, Tom Jr décide de prendre sa retraite en compagnie de sa femme Sheila et de ses enfants.

Ils s’installent aux Bermudes, mais le cœur les rappela chaque été dans notre belle région.

Au début des années 90, Biff décida de vendre Gray Rocks et c’est avec son départ vers l’Ouest canadien que prend fin l’histoire de la famille Wheeler au lac Ouimet.

D’autres propriétaires se succèderont, mais la période grandiose de Gray Rocks s’est terminée avec le départ du dernier membre de la famille Wheeler. Aujourd’hui, le Gray Rocks Inn n’est plus. L’histoire s’est répétée et un incendie a ravagé l’hôtel en novembre 2014. Bien des gens ont pleuré ce soir-là; pour les souvenirs, pour la tradition, pour la perte d’un patrimoine.

Cette belle histoire de Gray Rocks nous rappelle le courage et la ténacité de ces pionniers. Souhaitons aux nouveaux propriétaires un scénario tout aussi enrichissant.

 

Du même auteur : Le Cuttle’s Tremblant Club (Cliquez sur l’image)

 

Peter Duncan50 Posts

Membre de l’équipe canadienne de ski alpin de 1960 à 1971, skieur professionnel de 1971 à 1979 et champion américain en 1965, Peter Duncan a participé aux Jeux olympiques de 1964 à Innsbruck ainsi qu’à ceux de 1968 à Grenoble. Intronisé au Temple de la renommée du ski au Canada, au Panthéon des sports du Québec et récipiendaire de la médaille du gouverneur général, Peter a longtemps été commentateur de ski à la télévision./ Peter Duncan is a Canadian former alpine skier who competed in the 1964 and the 1968 Winter Olympics. He was named to the Canadian National Alpine Team in 1960 at the age of 16 and competed at the national level for the next 10-years until 1970 before retiring.

1 Comment

  • Pierre Reply

    novembre 24, 2019 at 8:37

    Très touchant et instructif cette histoire de la famille Wheeler et de Gray Rocks. Mais comment le lac en est-il venu à porter le nom de Ouimet puisque dans toute cette histoire, le nom de Ouimet est absent?

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