À la manière de Gaston Gervais, deuxième partie

Après avoir partagé avec mon père sa découverte d’une série de petits lacs situés non loin de la rivière Rouge, Gaston et Charlie formèrent un groupe d’amis et se mirent à l’œuvre pour incorporer un territoire comprenant 16 lacs. Chaque lac portait le nom d’un membre de l’équipe; le lac Eddie, le lac Gaby, le lac Charlie, le lac Ludger, etc.

Le maître camp était situé sur le lac Gervais, et le chef et patron incontesté du territoire était Gaston. Les lacs étaient ensemencés en rotation pour permettre la croissance du poisson et chaque famille avait le droit de ramener 15 truites. Pendant le séjour au club, nous pouvions manger de la truite à volonté.

Imaginez une bonne petite rouge cuite sur un feu de camp sur les rives d’un lac à l’eau claire… Le paradis ! Soulignons toutefois la présence de mouches noires souvent plus grosses que les canots. La chasse à l’orignal était aussi très populaire et se divisait en deux saisons. La première était réservée aux pères et à leurs fils (eh oui, à cette époque, il s’agissait d’un sport d’hommes).

Lors de la deuxième saison, les adultes s’y rendaient seuls. Ce séjour en forêt était bien sûr largement alimenté par une diète liquide; il ne fallait pas avoir froid pendant les longues heures d’attente en forêt. Le p’tit blanc était donc à l’honneur.

Sans faux-semblants

Gaston prit sa retraite en 1964. Avec le recul, je réalise que lorsque je l’ai rencontré, celui dont la vie s’est étendue sur trois siècles approchait de la cinquantaine. C’était un homme sans âge, toujours présent, actif et pertinent. À 98 ans, Gaston se fit arrêter pour excès de vitesse.

Le policier lui mentionna qu’il devait y avoir une erreur sur son permis de conduire puisque la date de naissance indiquait 1899. Gaston répondit qu’il n’y avait pas d’erreur et que s’il pouvait lui donner sa contravention au plus vite, il pourrait vaquer à ses occupations. Du vrai Gaston.

Les 100 ans de Gaston

Le 9 mars 1999, la ville de Saint-Jovite célébra les 100 ans de Gaston avec une messe et une réception. Ce jour-là, nous étions assis à la première rangée directement devant le curé Marc Richer. L’église était bondée de paroissiens et je sentais Gaston inconfortable devant tant d’attention.

Au moment de l’homélie, alors que le curé mentionnait qu’en 100 ans beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts, Gaston me glissa à l’oreille : « Surtout beaucoup de p’tit blanc ! » Gaston était un peu sourd et parlait assez fort, la moitié de l’assemblée avait donc entendu son commentaire et un rire général s’en suivit.

Un peu plus tard, il se pencha à nouveau vers moi et me dit : « Je suis tanné ! » Je tentai de le dissuader de quitter l’église, mais rien à faire… Il avait 100 ans après tout. S’il voulait partir, que pouvais-je y faire ?

Je l’accompagnai donc et montai avec lui l’allée centrale de l’église. Je récupérai son manteau sachant très bien que toute l’assemblée se demandait ce qui se passait. Une fois chez lui, le téléphone sonna; sa fille Francine était inquiète. Lorsque je lui dis qu’il était en train de se servir un p’tit blanc, elle me dit : « C’est bien lui ça ! »

Quatre générations sur le lac

Cette même année, en compagnie de mon ami Jean-Guy Brunet, je me rendis au ZEC Maison-de- Pierre. Alors que je m’enregistrais à la barrière, on me dit que Gaston pêchait sur le lac Eddie où nous avions toujours notre camp de pêche.

À notre arrivée au lac, une belle scène nous attendait. Gaston, 100 ans, pêchait en chaloupe avec sa fille Francine, 76 ans. Dans une autre embarcation se trouvait Louise, la fille de Francine en compagnie d’une amie et dans une troisième chaloupe, le fils de Louise et un copain.

Quatre générations sur le lac pratiquant la même activité.

Un bel héritage

Gaston est décédé à l’âge de 103 ans et nous laissa comme héritage la notion de respect et de conservation de la nature. Une histoire de chasse l’illustre assez bien. Mon père avait aperçu un loup en train de manger une carcasse de chevreuil. Il téléphona à Gaston pour lui proposer l’occasion de se prévaloir d’un rare trophée de chasse.

Nous nous rendîmes sur place tous les trois pour couvrir le territoire. Le loup fit son apparition et Gaston était le mieux placé pour tirer… aucun coup de feu ! L’animal, repu, quitta la carcasse sans être inquiété. Nous rejoignîmes Gaston et mon père lui demanda pourquoi il n’avait pas tiré. « Il était trop beau, il fallait qu’il vive », répondit-il.

Ça aussi, c’était du vrai Gaston. Il a vécu et réussi sa vie comme l’a fait Frank Sinatra; c’est-à-dire à sa manière. Il aurait pu être chef d’entreprise ou tenir toute autre grande responsabilité, mais il a plutôt choisi de marcher dans les bois, sans stress, sans horaire avec pour seul réveil matin le chant des oiseaux. Bref, Gaston Gervais a choisi la liberté.

 

Du même auteur : La famille Forget : tissée serrée depuis 110 ans (Cliquez sur l’image)

 

Peter Duncan44 Posts

Membre de l’équipe canadienne de ski alpin de 1960 à 1971, skieur professionnel de 1971 à 1979 et champion américain en 1965, Peter Duncan a participé aux Jeux olympiques de 1964 à Innsbruck ainsi qu’à ceux de 1968 à Grenoble. Intronisé au Temple de la renommée du ski au Canada, au Panthéon des sports du Québec et récipiendaire de la médaille du gouverneur général, Peter a longtemps été commentateur de ski à la télévision./ Peter Duncan is a Canadian former alpine skier who competed in the 1964 and the 1968 Winter Olympics. He was named to the Canadian National Alpine Team in 1960 at the age of 16 and competed at the national level for the next 10-years until 1970 before retiring.

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